Bonjour, lecteurs!
Quatrième pays d'Amérique du Sud dont nous franchissons la frontière (le 23, précisément), le Chili! Nous y sommes arrivés depuis Arequipa (longue) dernière étape péruvienne. Comment? Six heures de bus jusqu'à Tacna, tout au sud du Pérou, puis une heure de plus de Tacna à Arica, sans compter les formalités douanières, expédiées sans souci, comme d'habitude.
Quid du Chili? Un pays aux proportions surprenantes: 4300 km de long sur 180 de large (en moyenne; 440 km au maximum, 90 au minimum). A l'ouest: le Pacifique, à l'est: la Cordillère des Andes, pour la partie du territoire chilien qui se trouve en Amérique du Sud. Car la République Chilienne comprend aussi l'Île de Pâques, à 3000 km au large de Santiago, et un bout d'Antarctique. Le pays se trouve dans une zone fortement sismique et volcanique (bouh!) en raison de la poussée de la plaque tectonique de Nazca sous la plaque sud-américaine.
Le Chili partage des frontières avec la Bolivie au nord-est, l'Argentine, à l'est et le Pérou, dont nous arrivons, au nord. Maintenant que vous situez un peu mieux l'action, décomposons, du nord au sud:
- tout au nord: la zone dénommée "Grand Nord" (c'est trompeur...), se caractérise par son aridité: le désert d'Atacama est le plus aride au monde. Dans certaines zones, il n'a pas plu depuis 80 ans. On confirme, on y est en ce moment, ça tape! Mais on y reviendra dans un autre article.
- en dessous: le "Petit Nord", où la Cordillère se rapproche jusqu'à 90 km du Pacifique
- encore en dessous: la Vallée Centrale, zone la plus peuplée du Chili. Après avoir dépassé les 6000 mètres, la Cordillère redescend jusqu'à des altitudes plus raisonnables (4000 m tout de même).
- au sud: la Patagonie, qui était couverte de glaciers qui ont bien érodés les reliefs durant la dernière glaciation. On espère vous en parler bientôt.
- encore plus au sud: la Cordillère plonge dans le Pacifique en formant un chapelet d'îles au niveau du célèbre Cap Horn.
Un peu d'histoire, maintenant. Notez que la République Chilienne n'a pas encore fêté ses 200 ans. Pour autant, les premières populations ayant habitées le pays ont laissé des traces dès le Pléistocène (vers 35 000 av J.C). Avant l'invasion hispannique, le territoire était occupé par des peuples amérindiens, qui s'étaient installés aussi bien sur la côte pacifique que dans la Cordillère des Andes, jusqu'à leur colonisation par les Incas, au XVème siècle.
En 1520, Magellan est le premier européen à poser le regard sur le Chili, après la découverte du détroit héponyme. Pas d'hésitation, en 1535, Diego de Almagro tente de conquérir la "valle de Chile": cuisant échec. Mais seulement un an plus tard, Valvidia parvient à fonder une série de villages coloniaux au nombre desquels Santiago, l'actuelle capitale. S'ensuit une laborieuse campagne militaire, la guerre d'Arauco, qui coûtera la vie à Valvidia en 1553. Finalement, les terres les plus au sud seront conquises vers le milieu du XIXème siècle.
Entretemps, en 1810 précisément, un groupe de créoles (natifs) profite des invasions napoléoniennes en Espagne pour entamer un processus d'autodétermination. C'est le début de la "Patrie Ancienne", qui prendra fin en 1814 lorsque les troupes royalistes reprendront le contrôle du territoire. Les indépendantistes se regroupent à Mendoza pour s'allier avec les troupes de la province d'Argentine afin de former l'Armée des Andes, qui libère le Chili en 1817. L'indépendance du pays est déclarée un an plus tard et le pouvoir est placé entre les mains de Bernardo O'Higgins, premier dictateur du Chili. L'ambitieux s'octroie le pompeux titre de commandeur suprême, rien que ça.
Passons sur les alternances entre stabilité relative, révoltes internes et guerres coloniales (le Chili s'est largement étendu au détriment du Pérou et de la Bolivie, comme quoi...), pour arriver à la crise économique de 1929, qui plonge le Chili dans la récession. S'ensuivent tout une série de coups d'états, d'élections plus ou moins régulières et de troubles divers, jusqu'à l'élection de Salvadore Allende (malgré le soutien apporté par les Etats-Unis à l'un de ses adversaires, le conservateur Alessandri). Au programme: nationalisation des banques et des compagnies d'assurance, expropriation des propriétaires terriens et redistribution des terres. On comprend mieux pourquoi les gringos lui étaient hostiles... D'ailleurs Nixon mena discrètement un efficace travail de sape en disuadant les organismes de financement internationaux d'accorder des crédits au Chili. Conséquence, Allende ne peut pas mener efficacement sa politique et ne pourra pas redistribuer les terres. En face, le KGB cesse également de soutenir Allende car il refuse d'utiliser la force contre son opposition. Grandes heures de l'Histoire! En 1972, une grève générale contraint Allende à nommer des militaires au gouvernement, notamment le général Prats au ministère de l'intérieur. Une première tentative de coup d'état avorte en juin de l'année suivante, suivie, un mois plus tard d'une nouvelle grève. Ayant perdu le soutien de l'armée, Prats démissionne, remplacé par un autre général, moins connu à ce moment... Augusto Pinochet Ugarte. Le tristement célèbre Pinochet déclenche un nouveau "golpe de estato" (coup d'état) le 11 septembre (encore un) 1973 qui renverse le gouvernement de l'UP (Unitad Popular). Des milliers de sympathisants sont tués, d'autres milliers sont arrêtés, conduits au stade de Santiago, battus, torturés et pour certains, exécutés. Des centaines de milliers d'autres sont contraints à l'exil pour échapper à la répression sanglante conduite par la police et l'armée.
S'installe alors la dictature de Pinochet, qui durera jusqu'en 1989. Le congès est supprimé, les partis de gauche sont interdits (les autres sont suspendus), toute activité politique est proscrite et les décisions sont prises par décret. La répression, la torture et les exécutions sont monnaie courante. Elles sont notamment le fait d'un escadron spécial, la "caravane de la mort", qui se déplace en hélicoptère pour épurer les villes. On estime que 35 000 personnes furent torturées tandis que 3 000 autres disparurent pendant cette période.
En 1989, le démocrate-chrétien Patricio Aylwin est élu président, soutenu par une coalition de partis d'opposition qui ont commencés à se reformer depuis 1987. Pour autant, les réformes de Pinochet ne sont pas abolies immédiatement: il est plus complexe de faire passer des lois en démocratie qu'en dictature... Le bougre reste d'ailleurs sénateur jusqu'en 1997, protégé par son imunité parlementaire (et réelu...). Il faut attendre 2005 pour que le président obtienne le pouvoir de limoger les commandants des forces armées et les sénateurs non élus.
Pinochet est finalement arrêté à Londres en 1998, à la demande du réputé juge espagnol Baltazar Garzon, qui enquête alors sur les disparitions de citoyens hispanniques pendant la dictature. On apprend (secret de Polichinel), lorsque Clinton déclassifie certains dossiers, que les Etats-Unis ont soutenu le coup d'état de 1973 . Pinochet ne fut finalement jamais jugé, protégé par son immunité puis sa "démence", largement contestée jusqu'à sa mort en 2006.
Longue histoire, même fortement résumée, que celle du Chili, non? Allez, accrochez-vous: encore quelques mots sur le Chili d'aujourd'hui. La république, qui compte 16,6 millions d'habitants, figure au 40ème rang (économique) des pays développés (elle a aussi le meilleur indice de développement humain d'Amérique du Sud), mais les inégalités restent énormes. 600 000 personnes vivent encore dans une extrême pauvreté. Même si les chiffres font état d'un recul de la misère de 30% sur les dix dernières années, le seuil de pauvreté est tellement bas qu'on ne peut pas apprécier justement la situation (cela étant, le nombre de millionnaires a doublé depuis 2000). De l'avis de beaucoup, le problème vient de l'éducation. Les étudiants sont d'ailleurs descendus dans la rue en 2011 pour dénoncer la situation, une mobilisation d'une ampleur qui ne s'était pas vue depuis des décennies. Cela dit, les discussions sont toujours dans l'impasse. Notez que la prochaine élection présidentielle aura lieu le 17 novembre de cette année.
Voilà, c'est fini. Soulagés?
Bon Arica, maintenant. On y a juste passé une journée. La ville nous permet simplement de faire une étape avant de rejoindre San Pedro de Atacama. Arica est le lieu habité le plus aride au monde: 0,8 mm de pluie en moyenne chaque année (et un record de 173 mois sans une goutte d'eau, au début du siècle dernier). Ce qui n'empêche pas le développement des cultures dans la vallée d'Azapa, irrigation oblige, on y reviendra. L'activité portuaire est aussi bien développée puisque la Bolivie, à défaut d'accès au Pacifique, utilise la ville pour commercer à l'étranger. Autre point d'intérêt: Arica est réputée pour ses plages qui sont d'excellents spots pour les surfeurs. Mais pas de baignade au programme, l'eau est fraîche (courant de Humbold) et les oursins grouillent. Notez qu'on vous a quand même épargné une partie de l'histoire du Chili, que la ville a été le thêatre d'un des plus célèbres épisodes de la guerre du Pacifique: la prise du Morro de Arica en 1880. Précisément, les troupes chiliennes le reprirent à leurs homologues péruviennes.
Bon voilà pour Arica, où l'on arrive en fin d'après-midi et où l'on perd pas mal de temps à se trouver un logement. La ville est posée au milieu de rien, à savoir un désert que l'on a traversé sur plusieurs centaines de kilomètres depuis Arequipa. Le lendemain, on grimpe en haut du Morro suscité, notre premier contact avec l'océan Pacifique: temps brumeux, chaleur, pollution. Bref, on le recroisera sur notre route, heureusement. De là, on observe le port, animé, et la ville qui accueille une manifestation d'éboueurs en grève: incendies d'ordures, monceaux de déchets.
On note aussi rapidement la différence avec le Pérou. Le Chili (Arica en tout cas) ressemble beaucoup plus à nos références en matière de villes. D'ailleurs, les prix s'en ressentent même s'il nous faut un certain temps avant de savoir de quoi on cause: 10 000 pesos chiliens équivalent à 15€. Surprenant de se promener avec des liasses de milliers de pesos en poche.
Allez quelques photos d'Arica quand même:
Ensuite, et pour passer le temps avant de reprendre un bus de nuit, on se rend dans la vallée d'Azapa, à une dizaine de kilomètres d'Arica, d'un coup de colectivo. La vallée en question est une sorte d'oasis au milieu du désert intensément utilisé, notamment pour la culture des olives depuis la colonisation espagnole. Il y règne, paraît-il, un climat favorable à l'agriculture. Honnêtement, on y a cuit autant qu'à Arica... Bon bref, la vallée en elle-même n'a que peu d'intérêt: des milliers de serres entre deux énormes dunes totalement arides. Mais on y trouve aussi, et c'est le but de notre excursion, le musée archéologique San Miguel de Azapa, qui accueille différentes pièces issues de la culture chinchorra. Les chinchorras sont de petits groupes de pêcheurs et de chasseurs qui peuplaient les côtes du Pacifique, au sud du Pérou et au nord du Chili, 7 000 ans avant notre ère. On leur doit les dépouilles humaines artificiellement préservées les plus anciennes jamais découvertes. Leurs momies sont en effet antérieures de 2 000 ans à celles des égyptiens. Leur préservation s'explique bien entendu par le climat local, mais aussi par les techniques mises en oeuvre: démembrement du cadavre, séparation de la tête et écorchage, extraction du cerveau, séchage, remplissage du corps avec des fibres végétales, reconstitution de la colonne vertébrale et des os à l'aide de bâtons et de roseaux, réassemblage, remise en place de la peau, fixation d'une perruque, peinture. Les conquistadors, paraît-il, furent horrifiés à la découverte de ces pratiques. C'est sûr qu'à côté d'une bonne vieille extermination d'incas, la momification d'un mort fait pâle figure...
Bon, on visite le musée et on décide de faire un bout de chemin à pied pour rentrer. Au passage, on passe par un mirador qui nous permet de jeter un oeil (de loin) à quelques géoglyphes. Là-dessus, on se fait prendre en stop par le salarié d'une réserve naturelle du secteur qui nous explique comment Pioneer (l'entreprise, pas celle des autoradios), fait main basse sur les parcelles agricoles de la vallée d'Azapa et y implante des OGM dopés par des pesticides, insecticides, fongicides, et autres ...icides de toutes sortes. Malgré tout, quelques campesinos ont réussi à conserver leur terrain, heureusement.
Quelques photos:
De retour à Arica, on récupère notre bardas et on attrape notre bus de nuit pour San Pedro de Atacama dont les photos, on peut déjà vous le promettre, seront plus sympas que celles d'Arica.
A bientôt, portez vous bien!